Premiers résultats

“ Les âges d’or du manifeste en France ” : fréquence de parution des manifestes artistiques en France depuis 1886

Objectifs

La visée d’un tel tableau est, dans un premier temps, de repérer la ou les périodes qui pourraient constituer l’âge d’or du genre manifestaire, pour vérifier ou invalider des idées couramment répandues à ce sujet, et donner ou non une assise statistique à ces hypothèses.

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Dans un second temps, un tel tableau devrait permettre à chaque chercheur travaillant sur un manifeste de « situer » son texte dans l’histoire éditoriale du genre, et d’observer ainsi si celui-ci paraît à un moment plutôt creux ou si, au contraire, il paraît en pleine période de production intensive de manifestes. En d’autres termes, le tableau devrait permettre de mesurer le degré d’originalité d’une parution manifestaire dans son époque.

Sélection des données dans MANART

Pour ces premiers résultats temporaires, il a été considéré que toutes les entrées de la base pouvaient être reconnues comme des manifestes. Ce choix est certes discutable, puisqu’il est fondé sur le principe qu’un texte est un manifeste dès lors qu’il est reconnu comme tel par au moins un des critiques qui a travaillé sur les manifestes (ce qui est aussi le critère pour figurer dans la base), alors qu’à y regarder de plus près, de nombreux cas sont problématiques. Le « filtre » mérite donc d’être affiné, au cas par cas, selon les tableaux, mais il permet, temporairement, de travailler selon un critère « objectif », celui de la réception critique.

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Ensuite, le spectre de la base étant large, il a fallu sélectionner géographiquement et historiquement les données que nous voulions exploiter. Nous nous sommes d’abord restreints aux manifestes parus en France, afin d’être en mesure de compléter les champs de la base sur un échantillon réduit, et parce que le domaine français est à l’heure actuelle le plus complet de tous les domaines abordés dans MANART. Ensuite, pour déterminer une borne chronologique de début, la date de 1900 ne se justifiant pas scientifiquement, nous avons choisi d’adopter plutôt l’année 1886, date de parution à la une du Figaro du « Manifeste du symbolisme » de Moréas, mais aussi de deux textes considérés comme des manifestes par certains critiques (« Crise de vers » et « L’action restreinte » de Mallarmé) – premier « pic » de fréquence, donc, dans l’ensemble de nos données. Les entrées pour lesquelles les dates étaient incertaines ont été éliminées, et les entrées pour lesquelles l’on disposait de deux dates traitées au cas par cas. On aboutit ainsi à un échantillon de 179 entrées sur 460 au total dans la base, soit 39%.

Description du graphique

Le graphique représente le nombre de manifestes parus par année entre 1986 et 2009. Il est tout d’abord frappant de constater que pour certaines années, la courbe de fréquence atteint des sommets insoupçonnés : les années 1912-1913 marquent par exemple le pic d’une véritable fièvre manifestaire  en France  qui se prolonge pendant la décennie avec pas moins d’onze manifeste publiés courant 1917 - preuve s’il en est que, loin de décourager les esprits créatifs, la période de tensions précédant la Première Guerre mondiale et la guerre elle-même forment le limon de productions « en colère », ou pour lesquelles, tout au moins, le manifeste semble le seul genre propre à accueillir les paroles d’urgence. Le premier « âge d’or » du manifeste n’est donc pas, comme certains le croient trop souvent, les années 1960, mais bien la période 1913-1920 (la guerre, et autour) : ce n’est pas surprenant, puisque ce sont les années où les membres de Dada puis les surréalistes publient la plus grande partie de leurs manifestes, faisant « gonfler » les chiffres pour cette période. À partir de 1921, on revient à une production « moyenne », c’est-à-dire située entre 1 et 4 manifestes par an.

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Le deuxième « âge d’or » du manifeste pourrait être défini entre 1953 et 1963, puisqu’on note, pour ces années-là, une production moyenne de 4 manifestes par an (ce qui est supérieur à la moyenne du graphique, qui est de 2,42), avec une séries de pics notables en 1960 (6), en 1963 (9) et en 1965 (6) : cette période correspond à la deuxième phase de prolifération des avant-gardes, puisque c’est à ce moment que les Nouveaux Réalistes, les lettristes puis les situationnistes, l’Oulipo, le Nouveau Roman, Tel Quel, mais aussi les artistes du G.R.A.V. ou ceux de la Figuration narrative publient leur manifeste – ce qui confirme, si c’était encore nécessaire, le lien intrinsèque qui existe entre le genre du manifeste et les avant-gardes.

“ Auto-désignation et valeur performative ” : étude des titres de manifeste

Objectif

Les manifestes sont souvent des textes ou des œuvres qui s’affichent clairement comme tels, par exemple en insérant dans leur titre le terme même de « manifeste », ce qui donne au mot une valeur performative : en se qualifiant de « Manifeste », le texte en devient un. En effet, peut-on refuser à un texte qui s’auto-désigne comme tel le statut de « manifeste » ? Cela semble délicat, puisque pour l’instant, l’intention auctoriale reste l’un des critères les plus évidents de reconnaissance du genre.

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À l’inverse, lorsque ce n’est pas le cas, d’autres tournures syntaxiques ont une même valeur : « Pour un/une… » par exemple (« Pour un nouveau roman », « Pour une littérature-monde en français ») sous-entendent la présence du terme « manifeste », qui serait placé juste avant, mais qui dans ces cas-là n’est pas explicité. Mais parfois, cette labellisation, souvent opérée par la critique a posteriori, est sujette à polémiques et controverses : quels critères permettent de considérer un texte comme un manifeste ? Sa réception comme telle par la critique est-elle suffisante ? Cette statistique a donc pour objectif de séparer, dans un premier temps, les textes se présentant comme des manifestes dès leur titre, soit par la présence du mot même soit par la tournure « pour un… », de ceux pour lesquels le débat est plus ouvert, et d’observer la proportion que prend chaque catégorie.

Sélection des données dans MANART

Nous sommes partis du même échantillon que pour le graphique précédent, duquel ont été enlevées, toutefois, trois entrées dont les titres posaient problèmes, soit parce que le manifeste n’avait pas de titre, soit parce que le titre n’était pas certain. Afin de repérer si ces titres comprenaient le mot « manifeste », il a fallu aussi opérer des traductions des titres en anglais (toutes les entrées de la base ont au moins : soit un titre en français, soit un titre en anglais), afin que les recherches prennent en compte également les occurrences de « manifesto », ou de « for » dans les calculs. On aboutit donc à un échantillon de 176 entrées.

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Description du graphique

Le premier résultat évident est le pourcentage de manifestes ne se présentant pas comme tels dès leur premier abord : 67% des titres étudiés ne comportent, ainsi, ni le mot « manifeste » ni la tournure syntaxique « pour une ». Rien de surprenant à cela : il n’est pas nécessaire de s’appeler « manifeste » pour être proclamé comme tel ou pour être reçu comme tel, comme il n’est pas nécessaire d’avoir pour sous-titre le mot « roman » pour être un roman.

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L’autre chiffre est plus intéressant : si l’on additionne les titres qui comportent le mot « manifeste » (30%) et ceux qui comportent la tournure syntaxique « pour un(e)1… » (3%), presque équivalente en termes d’explicitation de l’intention, on obtient un total de 33% d’entrées se présentant, dès leur titre, comme des manifestes. Relativement aux autres genres, ce phénomène d’auto-désignation est exceptionnellement important : combien de romans, ou combien de pièces de théâtre, par exemple, se désignent comme tels dès leur titre ? Il faudrait, idéalement, comparer ce pourcentage avec ceux des autres genres pour le situer précisément. En effet, il arrive qu’en poésie, un texte soit désigné par sa forme (« Sonnets pour Hélène », « Ode à … »), mais est-ce de l’ordre de 33% ? Ce serait à débattre. Il est intéressant en tout cas de constater que la pratique dans le genre du manifeste semble être plus proche des pratiques en poésie qu’en prose ou en théâtre, indiquant un lien de parenté entre les genres non négligeable.

“ Identités singulières et collectives ” : pourcentage de manifestes se revendiquant d’une entité plurielle

Objectif

Ce pourcentage, qui s’inscrit dans le cadre de la réflexion proposée lors de la journée d’études « Le manifeste artistique : un genre collectif à l’ère de la singularité », doit apporter un élément de réponse à la question suivante : les auteurs de manifestes font-ils toujours partie d’un groupe ou d’un mouvement littéraire ou artistique ? Quelle est la proportion de textes écrits collectivement et individuellement au nom d’un groupe ou d’un mouvement, de textes écrits collectivement mais pas au nom d’un mouvement, et de textes se revendiquant comme des manifestes mais écrits par une seule personne ?

Description du graphique : on choisit ici de distinguer entre trois types
de signatures et de revendications collectives2 :

Sélection des données dans MANART : même échantillon que pour le premier graphique (179 entrées).

Les manifestes qui sont explicitement écrits dans le cadre d’un groupe ou d’un mouvement artistique. C’est le cas, typiquement, de tous les manifestes portant le nom de cette entité collective dans leur titre même : « Manifeste du futurisme », « Manifeste de l’Internationale situationniste », « Manifeste de la poésie lettriste », etc. Ceux-ci représentent 168 entrées sur 179, soit 94% des entrées.
Ceux qui sont signés par plusieurs personnes, dont l’association, souvent créée à l’occasion du manifeste, n’a pas abouti ensuite à la fondation réelle d’un mouvement. C’est le cas, par exemple, du manifeste édité par Jean Rouaud et Michel Le Bris « Pour une littérature-monde en français » (44 signataires), ou du « Manifeste électrique aux paupières de jupe » (16 signataires), ou encore de la « Lettre ouverte à Dominique Wallon et aux danseurs contemporain », signée par l’éphémère « Association des signataires du 20 août ». Hors de la signature du manifeste, on trouve peu d’activités en commun, ou de trace d’entité collective. Dance cas, le manifeste représente un point de rencontre temporaire, un support de revendication collective qui ne désire pas aller plus loin. Cette catégorie compte 5 entrées, soit 2,8% de l’ensemble.

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Ceux qui sont signés par une seule personne, et qui n’ont donc pas grand chose à voir avec l’identité collective. Ils sont au nombre de 6, ce qui représente 3,4% de notre échantillon. On peut donc considérer qu’il s’agit là d’un détournement du genre, presque intrinsèquement collectif, comme le montre le premier pourcentage, au profit d’un intérêt individuel. C’est le cas par exemple du « Manifeste du chorégraphe », de Serge Lifar, du Manifeste de « l’Art Charnel » d’Orlan, ou encore du « Second manifeste camp » de Patrick Mauriès. Ces textes sont en minorité, mais leur production est en augmentation : sur les 6 entrées, l’une date de 1935 (Lifar) , une autre de 1979 (Mauriès), et toutes les autres de la décennie 1990-2000. C’est donc une évolution possible du genre qui se dessine à travers ce chiffre et cette chronologie.
 

Camille Bloomfield
Mis à jour le 1er novembre 2012

  • 1. Nb : On ne compte dans ces 3% que les titres qui comportent la tournure « pour un(e) », sans le mot « manifeste » à côté – ceux-ci étant déjà comptés dans le pourcentage de titres comprenant le mot « manifeste ».
  • 2. Une dernière catégorie pourrait être envisagée à l’avenir : les textes signés d’un nom collectif, sans qu’aucun nom individuel ne paraisse – l’individu se retirant alors complètement face au groupe/mouvement au nom duquel il parle.